EST-IL LÉGITIME DE DIRE QUE CEUX QUI COURENT PENDANT LE CONFINEMENT SONT DES GROS CONS ?

En ce moment chez Jolie Foulée on a des hauts, des bas, et parfois de gros débats. Depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19 et des mesures de confinement décidées et imposées par le gouvernement, la question de savoir s’il est de bon ton d’aller courir se pose régulièrement dans la conversation de l’équipe éditoriale. Si le parti-pris d’arrêter nos plans d’entraînements, d’annuler tous nos événements, et de faire passer le message à nos lecteurs de rester chez eux, a vite été adopté, les avis divergent très souvent. Certains membres de l’équipe ont un avis tranché sur la question : aucun intérêt d’aller courir, on peut tous s’en passer, on a tous déjà été blessé et avons tous dû consentir quelques mois d’inactivité. Quand d’autres ont des fourmis dans les jambes et expriment un vrai besoin de se changer les idées en s’autorisant quelques sorties hebdomadaires. Que ce soit au sein de la team ou de notre communauté, on peut sentir que le sujet est sensible, car il pose véritablement un problème de société.
À quel point les libertés des uns empiètent-elles sur celles des autres ?

Pour une fois, nous n’avons pas d’avis tranché comme du jambon à proposer. Nous souhaitons vous inviter à la réflexion, en soulevant quelques questions sur le sujet. Parce-qu’au fond ce qui compte, c’est que chacun soit un peu moins con et comprenne les positions contraires, même quand on s’arrache tous les cheveux en lisant des tirades sous forme de statuts Facebook de prétendus experts de la relation entre crise sanitaire et course à pied.

“Des gens qui n’ont pas d’équipement, ça se voit ils n’ont jamais couru”

Avec le confinement, en plus des gens qui applaudissent les pangolins à leur balcon tous les soirs à 20h00 pétantes, on a vu apparaître un autre phénomène bien curieux. D’un seul coup, un nombre incalculable de néophytes s’est pris de passion pour ce sport pourtant ingrat comme peu d’autres le sont. Les énergumènes qui ne portaient absolument aucun intérêt pour cette activité physique et que l’on regardait du coin de l’oeil les jeudi soirs en passant devant eux sur un trottoir. Ceux-là même qui nous applaudissaient d’un ton moqueur, leur 8ème verre de vin rouge à la main et la clope au bec, vêtus d’un mauvais trench de Parisien. Et bien ces personnes sont aujourd’hui celles que l’on retrouve à courir en Stan Smith et s’étonner qu’ils sont cuits après leur sortie de 5km. Pour des coureurs avertis, qui se sont frottés le cul par terre pendant des mois à préparer un marathon pour rien, ces coureurs débutants sont perçus comme de sacrés crétins. Un point de vue qui peut se comprendre.

D’autre part, s’il y a bien une chose dont on peut se passer c’est bien ce sport de chiens. Il est de notoriété publique qu’il y en a certains chez Jolie Foulée qui détestent ça et ne s’en cachent pas. Alors pourquoi vouloir continuer à se faire du mal ? On a tous déjà goûté aux joies de la blessure qui nous a cloué sur le canapé, et finalement ce confinement ce n’est pas si différent que ça. Une simple période de repos, qui va permettre de recharger certaines batteries, et de définir de nouveaux objectifs. Même si force est de reconnaître que bien malin est celui capable de savoir ce qu’il va advenir de la fin de l’année sportive 2020. Les courses étant annulées les unes après les autres, il est impossible de planifier le moindre projet à l’heure actuelle. Sans aucun objectif à préparer, l’intérêt de vouloir maintenir un niveau constant d’activité est aussi évident que l’équité sportive de la plaque carbone.

Au-delà des besoins personnels, une des questions majeures qui se pose est celle de la sécurité, vis à vis de ces vies à vies. “Mais les gens qui courent le soir au milieu de la population c’est vraiment le fond. Pareil pour les connards qui courent sans masques, je comprends que c’est insupportable le masque, mais cracher ses poumons dans la rue alors que des gens marchent pas loin c’est vraiment débile.” Ce point de vue partagé par un des membres de l’équipe est tout à fait compréhensible. En temps de crise sanitaire, et alors qu’aucune solution viable n’a été trouvée par les gouvernements, il est essentiel de prendre les précautions nécessaires pour éviter la propagation du virus. Mais est-ce fondamentalement juste ? Mis à part les questions scientifiques auxquelles aucune preuve n’a été apportée, comme par exemple, si partager le même air que ses concitoyens est dangereux ou pas ? On peut aussi se demander si courir c’est forcément cracher ses poumons ? Si finalement ce ne serait pas aux gens d’aller promener leur clébard ailleurs que là où les gens courent ? Ou si les coureurs devraient simplement faire plus attention à aller dans des endroits plus isolés (certes c’est difficile quand on ne peut pas s’éloigner à plus d’un kilomètre de chez soi) ? Au fond la vraie question à se poser serait la suivante : empêcher les gens de courir, n’est-ce-pas les priver d’une des rares libertés qu’il leur reste ?

“Le sport c’est la santé”

En continuant à courir pendant le confinement, Liam a prolongé son espérance de vie de 5 ans. Liam Folie !

“Ça me fait rire, on est en pleine crise sanitaire et ça s’inquiète de courir seul.” Encore une fois, ce point de vue est tout à fait intelligible. Il y a certainement des préoccupations beaucoup plus importantes en ces sales temps qu’aller courir avec ses petits camarades. Il faut cependant comprendre que chacun a une relation à l’enfermement contraint bien différente. Il est toujours facile de pointer du doigt les parisiens coincés dans 30m2 qui s’autorisent une sortie dans la rue pour tenter de profiter un petit peu du soleil quand on est confiné dans une maison avec jardin et piscine à la campagne. Malgré quelques écarts observés dans les grandes villes, la population française a très vite adapté ses conditions de vie aux mesures du gouvernement. Et avec une discipline tout à fait surprenante quand on se rappelle qu’il y a quatre mois seulement, la France en colère était dans la rue pour protester vêtue de chasubles fluorescents. Mais le fait est que pour certaines personnes, il n’est pas possible d’arrêter tout type d’activité physique ou de faire des squats dans son salon pendant 3 mois. Prendre l’air, se changer les idées, se dépenser fait partie des besoins vitaux, dans le sens où vivre c’est aussi preserver sa santé mentale et pas seulement biologique. “On peut pas devenir une population de gens qui restent devant Netflix à manger des chips”, comme l’a dit un membre de la team Jolie Foulée lors de l’un de nos débats. “Le sport c’est aussi un moyen de garder les gens en forme et d’éviter certaines maladies.” Oui, le sport c’est la santé et ce n’est pas un hasard si à une certaine période pas si lointaine la Santé et les Sports étaient rassemblés sous l’égide d’un même Ministère. Même si la Ministre en question connaissait un sujet bien plus que l’autre, mais ça c’est un autre débat dans lequel nous refusons d’entrer. Alors certes, il peut être difficile à concevoir pour certaines personnes pour qui l’activité physique n’est pas forcément une priorité que se dépenser est une vraie nécessité, mais quand on ne peut plus vivre normalement, courir peut être un moyen de subvenir à un besoin primaire, celui de se sentir vivant.

Les inquiétudes liées au fait de croiser le petit vieux du coin qui va promener son chien et de le mettre en danger, amènent la question si la course à pied aujourd’hui ne serait-elle pas devenue comme le sexe ? Il faut sortir couvert. Mais bon courage pour courir sous le soleil du mois de Mai avec un masque sur la gueule. Alors le problème ne serait-il pas aussi dans le manque d’espace des zones urbaines, et notamment d’une ville comme Paris coincée dans son périphérique ? Les mesures, que chacun peut discuter comme bon lui semble,  prises pour limiter la pratique de la course à pied, ont eu l’effet inverse à celui voulu en surchargeant les zones les plus adaptées à ce sport comme le canal de l’Ourcq, par exemple. Faut-il vraiment rejeter la faute sur les coureurs profitant du maigre espace de liberté qui leur est accordé ? À quel moment le rôle des pouvoirs publics et les politiques d’aménagement du territoire sont-ils à remettre en cause ? Aurait-il été possible d’aménager davantage d’espaces dédiés à la pratique de ce sport ? Au-delà des pistes bondées installées aux portes de Paris, et des bords de cours d’eau pavés, pourquoi il y a-t-il si peu d’endroits accessibles et adaptés pour la course à pied à Paris ? Lorsque l’on compare à d’autres villes Européennes, comme Londres par exemple, où de nombreux parcs gigantesques, des canaux qui quadrillent la ville, etc., offrent de superbes terrains de jeu aux coureurs, Paris a ses limites. Les coureurs sont-ils vraiment ceux qu’il faut blâmer alors que pas grand chose n’a été organisé pour que le vivre ensemble soit plus supportable ?

Les petits plaisirs solitaires sont-ils réellement des plaisirs ?

Deux grands fans de plaisirs solitaires.

Tout ça pour dire que finalement, que vous soyez d’un côté ou de l’autre, la situation est assez compliquée pour tout le monde. Cela ne vaut surement pas la peine de pointer du doigt sur les réseaux sociaux ceux qui ne voient pas les choses de la même façon. Surtout que votre avis, à part vous, franchement tout le monde s’en fout. Et si vous souffrez de ne pas pouvoir courir normalement, ou de ne pas pouvoir courir tout court, pensez-donc à ces pauvres Adidas Runners et Asics Front Runners qui se retrouvent en quête d’un nouveau sens à donner à leur vie suite à l’annulation de leurs sessions hebdomadaires.

Alors oui, il est autorisé de sortir faire sa séance de running, donc pourquoi ne pas laisser les gens profiter de leurs libertés ? D’autant qu’il est important de noter que comme la branlette, l’effort est désormais devenu solitaire. Et courir tout seul est-ce vraiment l’essence de la course à pied ? En tout cas ce n’est pas notre vision du sport chez Jolie Foulée. Comme vous l’avez compris, pour nous c’est avant tout un prétexte pour se retrouver entre potes, vivre des expériences, en chier ensemble, mais surtout partager des moments forts. Il est tout à fait normal que le regroupement soit défendu au vu de la période actuelle, et compréhensible que des distances de sécurité soient imposées, bien que cela nous contraigne à pratiquer la version zéro de ce sport de nigauds.

Viendra un temps où l’on pourra à nouveau courir normalement. Un temps où l’on pourra à nouveau insulter le coach Nibrun, l’estomac au bord des lèvres après une de ses maudites séances de fractionné. Un temps où vous pourrez à nouveau venir vous dégommer la gueule avec nous lors d’un after marathon.

Amitiés sportives.