C’est pas tous les jours qu’un sprinteur a l’occasion de s’exprimer ici. Faut dire que le marathon semble plus populaire que le 60 mètres chez Jolie Foulée. À vrai dire il est plus populaire que le 60 mètres tout court.
Quand Lionel m’a proposé d’écrire ici, il a donc fallu trouver un terrain commun entre les coureurs qui n’ont aucun cardio et ceux qui ont des tout petits bras. Ça tombe bien : le collectif Eight Lines organisait le 1er juillet dernier la seconde édition de son meeting 800GP. Un nom est particulièrement bien trouvé puisqu’il propose une distance unique : le 800 mètres.
Pour vous donner un minimum de contexte sur ma pratique, je suis spécialisé dans le 400m. Si vous ne faites pas partie de la moitié des français qui ont tenté de le courir en moins d’une minute, en gros le 400m c’est courir à fond en sachant que tu vas finir par te prendre un mur. Sauf qu’à la fin, c’est bien toi qui t’effondre.
Quand j’ai dit que j’allais courir un 800m, mes partenaires d’entraînement m’ont dit que j’étais fou. Faut dire qu’un coureur de 400 mètres, dans un groupe de sprint, c’est déjà un coureur “longue distance”.
Certains m’ont souhaité bonne chance, d’autres m’ont souhaité une continuation, les derniers m’ont simplement demandé “Pourquoi ?”.
J’aurais pu leur répondre qu’ils étaient quand même face au vice-champion de Seine-Saint-Denis du 800m en salle (*1), mais je leur ai donné la vrai raison “L’orga file 50 balles à ceux qui font RP”.
Me voilà donc un mercredi soir dans le RER B en surbooking à Gare du Nord en direction de la piste qui, heureux hasard, m’a vu courir mon premier double tour de piste il y a deux ans.
Hâte de découvrir ce qu’Eight Lines a préparé. Ils ont l’habitude de faire des choses assez cool mais je me demande comment ça va se transposer sur un meeting d’athlétisme, dont les codes semblent un peu figés.
Après 15mn de marche depuis la gare, me voilà arrivé au stade. Au nombre de barnums que je vois se dresser au loin, je réalise que je ne suis pas dans une compétition comme les autres.
Plus je m’approche, plus le paysage se dessine. Des spectateurs (nombreux, c’est pas tous les jours), un DJ, un stand de massage, des activités avec des lots à gagner : je suis au Disneyland de l’athlé. L’envie me prends de monter dans le Space Mountain mais je me souviens que j’ai un dossard et une accréditation à aller chercher.
Ce sont les très souriantes bénévoles d’Eight Lines qui m’accueillent. Elles me donnent mon dossard, un t-shirt et un sac avec une bouteille d’eau, une compote, et une boisson censée tamponner la montée de lactate en fin de course.
Quand je leur annonce que je dois aussi récupérer une accréditation, leur regard surpris accompagne un “Vous faites les deux ? C’est courageux”. C’est à ce moment que je réalise que c’est peut-être pas la meilleur idée de ma jeune carrière.
Je récupère mon accréditation ainsi qu’un deuxième t-shirt réservé aux médias : pas de doute, on est bien chez les fashion.
Je pars m’échauffer. Pour me mettre dans mon personnage de demi-fondeur, j’entreprends de faire 15 minutes de footing. Au bout de 9, elles me font signe qu’ils vaut peut-être mieux s’arrêter là.
Me voilà quelques minutes plus tard en chambre d’appel, avec 7 autres coureurs. Franchement, l’orga nous a vraiment respectés : tout est parfait. Organisé, à l’heure, et on a même un pacer et une wavelight (vague-lumière). Des conditions généralement réservées aux tout meilleurs athlètes alors qu’on est dans la série 11 sur 24, c’est à dire le ventre-mou du demi fond francilien.
On a même le droit à de la pyrotechnie en arrivant sur la piste et à Patrick Montel aux commentaires. Franchement Eight Lines, vous êtes chauds.
Je fais une dernière ligne droite avant de me placer sur la ligne de départ : mes sensations sont immondes. Ça va être dur mais 50 balles c’est quand même 6 grecs avec boisson. (*2)
Le pistolet nous libère. Je pars comme si le 800m en faisait 250. Déformation professionnelle. Au moment du rabat, je suis toujours en tête de peloton et je ne ne vois pas le pacer. À 150 mètres aussi, puis à 180. Je commence à me dire qu’il y a un truc qui déconne.
Au bout de 200 mètres, je commence enfin à le voir dans le rétroviseur. 100 mètres plus tard, je sens que mes jambes sont lourdes. Genre très lourdes.
Quelques secondes après, 3 adversaires me passent devant. Je suis dans le dur et on n’est même pas à la moitié de la course : c’est la merde. Mon cerveau se met en mode pensées intrusives :
”Pas ouf les jambes hein ?”
”Ça va être chaud pour les grecs, là.”
”T’inquiète, il ne reste que QUATRE-CENT-CINQUANTE mètres”
”Bon au pire on s’arrête là ?”
On est au 450 mètres, je regarde à nouveau dans le rétroviseur, à gauche et avec le clignotant cette fois ci. Je m’arrête lamentablement en regardant le reste du peloton se régler sur la fin de course. Au final c’est le pacer qui remporte la série : je me disais bien qu’il était louche.
Je ne saurais pas vous dire si la boisson censée tamponner le lactate a fonctionné, puisque je n’ai même pas eu le temps d’être lactique. En tout cas c’était assez amer, un peu comme moi à ce moment-là j’avoue. (*3)
Deux trois serrages de main à mes adversaires, puis de retour derrière l’objectif. C’est exactement à ce moment là que je croise quelqu’un de bien connu chez JF, venu mener l’allure sur l’une des séries.

Me balader autour de la piste me fait prendre du recul sur l’événement : tout ce qu’on peut attendre d’un meeting d’athlétisme est là, mais il y a quelque chose en plus. Plusieurs choses, en fait.
Le sentiment que ce serait le genre de compétition où tu peux inviter tes potes qui s’en cognent de l’athlé sans te soucier qu’ils s’ennuient pendant trois heures.
De la musique qui ressemble enfin à ce que les athlètes passent dans leurs écouteurs et pas à l’autoradio d’une Citroën Picasso.
Des conditions de course qu’on n’aurait jamais pensé avoir, encore moins à Aulnay-Sous-Bois (avec tout le respect).
Des récompenses pour tous : 50 balles pour un RP peu importe ton niveau et une coupe pour chaque vainqueur de série, de la série n°1 à la série n°courageux.ses.
La sensation que c’est peut-être à ça que pourrait ressembler l’athlétisme de demain : un événement sportif d’abord mais un événement qui rassemble, aussi.
De mon côté je repars sans bon d’achat kebab ni même avec un chrono à afficher sur ma fiche FFA, mais avec le plaisir d’avoir pu assister à la deuxième édition d’un meeting qui pour sûr en comptera d’autres.
Bravo et merci Eight Lines !



À bientôt et n’oubliez pas de courir vite de temps en temps <3
*1 Avec un chrono lamentable, mais la majorité des coureurs de niveau respectable ne s’aventurent pas dans 4 tours de piste au gymnase de Nogent-sur-Oise (60).
*2 Désolé les anciens, on n’est plus en 2003.
*3 Même si apparemment ici c’est OK de DNF, et ça on apprécie.







































